STATEMENT


L’art est un espace philosophique, extensible, propice et indispensable à l’interrogation du monde dans son ensemble. Il permet d’en extraire chaque nuance afin de l’étudier, de la redéfinir ainsi que de la confronter aux autres, au profit de nouvelles perspectives réflexives.

Dans son ensemble, mon travail explore les notions d’espace (1), de déplacement, de limite (2) ou encore de perte ; selon des temporalités elles-mêmes considérées comme médiums plastiques. Mon approche artistique est plurielle : qu’elle soit relative aux strictes définitions de ces termes (et de leurs sous-ensembles) ou encore à leurs symboliques respectives, elle interpelle le réel par l’usage conjoint de la science et de la philosophie.

Mes recherches initiales interrogent les statuts mêmes des œuvres et les implications de leurs existences dans le cadre spécifique de l’exposition qui, par extension, est devenue un ensemble de variables inhérentes à mon processus créatif, de par leurs spécificités structurelles, fonctionnelles et mouvantes. Il s’agit donc d’exploiter les codes et usages, les définitions, les rôles des différents acteurs, les temporalités ou encore les espaces en eux-mêmes ainsi que les dynamiques potentielles qui peuvent s’y opérer. Tous ces éléments deviennent alors des matériaux sensibles que j’exploite afin de cibler les frontières et les contingences entre œuvre, contexte et spectateur. Selon une conception « Duchampienne » de l’art (3), je considère les spectateurs et leurs interprétations comme finalité de chaque œuvre. A cet égard, l’art et son regardeur étant interdépendants, il m’est apparu nécessaire que cette donnée soit une composante essentielle de ma réflexion artistique.

Majoritairement inscrit dans le domaine de l’installation, mon travail exploite les nouvelles technologies, la vidéo, les fonctions d’objets manufacturés, les langages (4) ou encore les phénomènes physiques (5) (cette liste n’étant pas exhaustive). De par sa structure ontologique (6) et sa situation contextuelle, chaque œuvre se veut générative d’expériences dans le réel en proposant de modifier les habitudes intellectuelles : de nouveaux possibles (7) peuvent dès lors pré-exister. Les formes données (ou non) à voir sont ainsi des amorces invitant à la réflexion en vue de repenser la situation dans son ensemble, depuis une multiplicité de points de vue. De fait, chaque œuvre est à considérer comme un point d’entrée spécifique de l’espace réflexif ; chacun peut alors y déambuler et créer son propre parcours.

Dans cette perspective d’ouverture et de déplacement, j’explore plus spécifiquement les notions de cadre et de limite. Le rôle structurel des frontières génère indéniablement des clivages ainsi que des contraintes qui condamnent l’accès à un ensemble de lectures potentielles. Il s’agit alors pour moi de les cibler puis de les redéfinir comme des ensembles plastiques. Selon cette considération, il devient possible de les déplacer, de les moduler, de les transcender voire même de les rompre, au profit de déplacements du champ perceptif. Le regard peut ainsi accéder à des lignes de fuite jusqu’alors obstruées et qui, par conséquent, permettent une exploration singulière et plus vaste de chaque situation (cloisonnée en l’état à sa propre condition).

En mouvement eux-mêmes (vers l’intérieur – métaphysique – tout comme vers l’extérieur – physique -), mes questionnements me permettent de préciser voire de repenser ma relation à l’oeuvre d’art qui, au travers de son discours et de sa réalisation, a pour rôle de véhiculer, dans le même temps, du sensible, de la poésie et de la pensée.

Didier Hébert-Guillon


(1) : espaces à géométrie variable
(2) : selon la considération qu’une limite pourrait être un « entre deux » possédant ses propres propriétés, qui serait un espace modulable, extensible, pliable
(3) : The Creative Act / Le Processus créatif. Intervention de Marcel Duchamp à Houston, Texas, 1957
(4) : ex : normalisation, terminologies, codes informatiques, codes génétiques, représentations chimiques, algorithmes, …
(5) : ex : gravité, formes d’ondes, changements d’état, magnétisme, …
(6) : réflexion en cours sur les approches de Ingarden et Currie-Levinson
(7) : La Pensée et le Mouvant chapitre III – Le possible et le réel, Henri Bergson, 1934, Félix Alcan, Paris