RUSTALGIA | 2016


Installation in situ
Système hydraulique, perchlorure de fer, plaque d’acier gravée en méthode Édimbourg, texte extrait de Seul contre tous de Gaspar Noë (1998)
Dimensions variables. Collaboration : Vincent Betbeze, Jérémie Dauliac


  • Rustalgia, vue de l'exposition Mezzanine sud 2016, musée des Abattoirs, Toulouse (FR), 10/2016 - 02/2017 <br/>Invitation : Vincent Betbeze
    Vue de l'exposition "Mezzanine sud 2016", musée des Abattoirs - Frac Midi-Pyrénées, Toulouse (FR), 10/2016 - 02/2017
    Invitation : Vincent Betbeze


Texte gravé tiré du film Seul contre tous de Gaspar Noë (1998) »

On vit seul, on naît seul, on meurt seul. Toujours seul. Et même quand on baise, on est seul. Seul avec sa chair, seul avec sa vie, qui est comme un tunnel qu’il est impossible de partager. Et plus on est vieux, plus on est seul, face à quelques souvenirs d’une vie qui se détruit au fur et à mesure. Une vie c’est comme un tunnel. Et à chacun son petit tunnel. Mais au bout du tunnel il n’y a même pas de lumière. Oui. Il y a plus rien. Même la mémoire se décompose avant la fin. Les vieux le savent bien. Une petite vie, des petites économies, une petite retraite, et puis une petite tombe. Et tout ça, ça ne sert à rien. Strictement à rien. Même les enfants, ça sert à rien. Dès que leurs parents n’ont plus rien à leur donner, ils les foutent dans des hospices pour qu’ils crèvent seuls, et en silence. Mais les enfants n’en ont rien à battre. L’amour filial ça n’existe pas. C’est un mythe. Ta mère tu l’aimes juste quand elle te donne du lait. Et ton père, quand il te prête du fric. Mais quand les seins de ta mère se sont desséchés, et qu’il n’y a plus de lait à en tirer, ou quand les poches de ton père se sont vidées de leur fric, alors il n’y a plus qu’à les mettre dans un placard lointain, en espérant qu’ils meurent d’une maladie rapide et pas trop coûteuse. C’est comme ça, c’est la loi de la vie. Ce n’est que lorsqu’il y a un héritage à toucher que les enfants font semblant d’être gentils. Mais quand tout l’héritage c’est un frigo, ou une télé, ce n’est plus la peine de faire semblant. Ou alors vraiment le minimum, juste de quoi se donner bonne conscience. Un coup de fil par mois, et quelques larmes au moment de leur enterrement, et on est quitte avec son devoir. L’amour, l’amitié, tout ça c’est du pipeau. Ce sont des illusions, des illusions de jeunesse qu’on entretient pour cacher que tous les rapports humains ne sont que du petit commerce. Parler d’amitié et d’amour ça nous arrange, mais par calcul. La réalité, elle est beaucoup plus vénale. Ta mère, tu l’aimes parce qu’elle te nourrit, et t’empêche de mourir. Ton ami, tu l’aimes parce qu’il te trouve un travail qui te donne à manger et t’empêche de mourir. Et ta grosse, tu l’aimes parce qu’elle te fait la cuisine, te vide les couilles, et te fait des enfants qui devront te protéger quand tu seras trop vieux, et que t’auras peur de mourir. Mais il suffit d’avoir giflé une seule fois son môme pour qu’il se venge quand tu seras vieux. En fait, cette gifle, ça l’arrange énormément. Et lorsqu’il te foutra à l’hospice, elle lui servira de prétexte pour masquer le désintérêt naturel que n’importe qui éprouve à l’égard de ses géniteurs. Non, baiser n’est pas un bon calcul. Ça coûte même très cher. Mais ça fait passer le temps. Et quand le désir de baiser est parti, on se rend compte qu’on a plus rien à faire dans ce monde. Et qu’il n’y a jamais rien eu d’autre dans cette putain de vie. Rien qu’un programme de reproduction inscrit au fond de nos tripes et qu’on se croit obligés de respecter. Naître malgré soi. Bouffer. Agiter sa queue. Faire naître. Et mourir. La vie est un grand vide. Elle l’a toujours été, et elle le sera toujours. Un grand vide, qui pourrait parfaitement se dérouler sans moi. Mais moi, je n’ai plus envie de jouer ce jeu. Non, je ne veux plus. Je veux vivre quelque chose de personnel, d’intense. Je ne veux plus être le dernier boulon interchangeable d’une énorme machine. Le jour de ma mort, je ne veux pas avoir l’impression d’avoir vécu les mêmes conneries que tous les millions de crétins qui s’entassent sur cette planète. En somme, ce que j’ai vécu, le dernier des trous du cul l’a vécu aussi. Je ne sais pas. Il faut que je me trouve une raison, un prétexte, au hasard, n’importe quoi pour avoir envie de tenir encore vingt ans jusqu’à ma mort. Tiens, si je pouvais recommencer une existence, je devrais faire des films pornos. Là au moins, c’est clair. Les gens qui font ça, ils ont tout compris au sens de notre espèce. Soit t’es né avec une bite, et tu n’es utile que si tu te comportes comme une bonne bite bien dure qui bourre des trous. Soit t’es né avec un trou, et tu ne seras utile que si tu te fais bien bourrer. Mais dans les deux cas t’es tout seul. Oui, moi, je suis une bite. C’est ça. Je suis une misérable bite. Et pour me faire respecter, il faudra que je reste toujours bien dur.


Rustalgia est une installation dont la composante principale est une plaque d’acier épaisse disposée au sol. Dans sa matière est gravé un monologue tiré du film Seul contre tous de Gaspar Noë (1998). La dureté des mots, bien ancrée dans sa stèle, se voit altérée par une fuite de perchlorure de fer depuis le plafond (nb : produit utilisé pour la gravure). Le plafond suinte, à l’image des propos du texte, tout est sale mais pourtant bien inscrit dans une réalité qui est la notre, ici en France. Le message se désagrège alors à mesure que les gouttes de perchlorure de fer l’attaquent et que la rouille fait son office, pour finalement ne laisser qu’une mémoire morcelée, désagrégée.

Utilisant et sublimant (un temps) un extrait textuel de Seul contre tous, Rustalgia donne à voir, dans un espace d’exposition, une vision du monde bien réelle que tout un chacun pourrait être amené à penser, à vivre, en contre-pied d’une société qui détourne les regards.