TEXTE – ALINE TRABICHET


Le travail de Didier Hébert-Guillon est de ceux qui ne relèvent d’aucune période identifiée et nommée dans l’histoire de l’art. Il est l’héritier des nombreux bouleversements conceptuels et esthétiques qui ont défini un nouveau langage plastique, engageant une prospection sur le statut même de l’œuvre, le rôle et la place du spectateur ainsi que sur l’empreinte (ou l’emprise) institutionnelle. Conceptuel, Minimal, Politique… Son travail plastique oscille habilement entre ces sphères et ouvre ainsi un vaste champ de lectures.

Parce qu’il interroge la nature même de l’œuvre d’art, son travail peut être abordé de manière conceptuelle. « Quand un artiste utilise une forme conceptuelle d’art, cela signifie que tout est prévu et décidé au préalable et que l’exécution est affaire de routine » (1). Il en est ainsi de nombreuses propositions de Didier Hébert-Guillon. Il choisit des objets usuels du quotidien, des référents communs et identifiables mais n’en use pas en tant que tels. Son geste n’est aucunement neutre. Il dissocie l’objet de son usage traditionnel ou de sa fonction en lui imprégnant un nouveau sens et en modifiant sa destination. En se faisant, il change les règles traditionnelles régissant la perception du spectateur. Toutefois, le seul changement de destination de l’objet ne suffit pas à expliquer cette démarche dans sa globalité.

Didier Hébert-Guillon tient pour fondamentales les mêmes notions de composition et de rapport à l’espace que les minimalistes. Comme eux, il libère l’œuvre du geste de création et modifie la perception que l’on peut avoir de l’objet présenté. Cependant, il s’émancipe de cet héritage car cet « objet spécifique » n’est pas simplement conçu comme outil permettant de modifier la perception du lieu d’exposition, ou comme un objet n’exhibant aucune marque de son histoire ou n’étant chargé d’aucune émotion. Ce n’est pas un objet pour lui‑même, mais une nouvelle lecture dudit objet.

La plupart des pièces de Didier Hébert-Guillon interrogent l’individu. Il révèle « les frontières et les contingences existantes entre l’œuvre, le contexte et le regardeur »(2). Il les met en exergue, les valorise, les détourne dans le seul but de bouleverser les convictions et d’offrir de nouvelles potentialités. Avec une fine ironie, marquant de manière frappante les contrastes entre les acquis et les devenirs, il déplace l’intérêt sur des notions passant la plupart du temps inaperçues. Les œuvres de Didier Hébert-Guillon sollicitent une curiosité accrue forçant les habitudes.

La volonté de travailler autour du concept du vide suit le même principe. Ce n’est pas une démarche similaire à celle d’Yves Klein qui en 1958 proposait une exposition « vide » à la galerie Iris Clert dans le but d’exprimer de la manière la plus pure une sensibilité impalpable (et invendable). Ce n’est pas non plus une forme de radicalité comme celle créée par Laurie Parsons en 1990 à la galerie Lorence-Monk, ni même une forme de revendication comme celle portée par Maria Eichhorn à la Kunsthalle de Bern en 2001. Il n’est pas, dans le travail de Didier Hébert-Guillon, question de sentiments ni de quelconque recherche d’esthétisme, ou d’ascèse mais de constat et de prise de risque. Car l’art peut encore prendre le risque du vide et de la distance. Par définition, le vide ne contient rien, manque d’intérêt et marque l’absence. D’un point de vue plastique, le vide est indispensable, il est constituant de l’œuvre ; un volume ne se perçoit que grâce au vide qui l’environne. C’est un dialogue entre matérialité et immatérialité.

Abordée de manière philosophique, c’est également une notion des plus constructives. « Rien n’est vide, car ce qui est vide n’est rien et ce qui n’est rien ne peut-être ».(3) C’est en ces termes que Didier Hébert-Guillon pense et conçoit ses œuvres. Il remplit et comble les vides : les espaces, les sens, les terminologies, les rôles.

Figurer le temps (Mesure du temps), circonscrire une sonorité (Spatialisation mécanique), dévoiler les conventions et les faire outils de création (La norme, série des cartels), dégager un geste de toute narration (Low cost monochrome). Par leur caractère analytique, ses œuvres donnent à voir l’impalpable et l’insaisissable, en révélant images et idées.

Toutefois, le principal « vide » auquel s’attache Didier Hébert-Guillon est celui, convenu et réglementé, séparant traditionnellement le spectateur et l’œuvre. Dans la lignée des œuvres de Stanley Brouwn se réclamant de la présence du spectateur, Didier Hébert‑Guillon révise matériellement et sensiblement ces vides, qu’ils soient physiques ou raisonnés. Pour ce faire, il change les propriétés, les fonctions et les destinations des codes, institutionnels la plupart du temps, régissant d’ordinaire ces espaces.

Comme de nombreuses propositions plastiques contemporaines, plusieurs travaux de Didier Hébert-Guillon ont une fonction idéologique, donc implicitement politique. Il pointe certains usages, remet en cause certains codes et les propose comme sujets mêmes de certaines de ses pièces. Il n’est pas « artiste politique » par destination, mais en tant que producteur d’écarts et de formes. Une interrogation éthique peut être plus politique que la plus violente des dénonciations. Le spectateur est ainsi amené à pénétrer l’œuvre d’art, à y déambuler sans en sortir (Do not cross). Il doit lui-même révéler les sens et formes des œuvres (Photographie conseillée). Il est littéralement partie constitutive entrant dans la composition de l’œuvre (Individu lisant un cartel).

Le travail plastique de Didier Hébert-Guillon est à la frontière de plusieurs expressions artistiques visant une redéfinition de l’objet, de son environnement direct mais aussi de son environnement social, idéologique, voire de son contexte politique, psychologique et philosophique. Il questionne notre habituelle perception et remet en question nos certitudes. Il perpétue la conception faisant de l’art l’objet de l’expérience perceptive. Si la mise en questionnement est la finalité de l’art, la réussite est complète.

« La simplicité n’est pas un but dans l’art, mais on arrive à la simplicité malgré soi en s’approchant du sens des choses »(4).

Aline Trabichet


1 : Sol LeWitt
2 : Didier Hébert-Guillon
3 : Melissus de Samos
4 : Constantin Brancusi